LA SAGA THE GILLETTE COMPANY · Édition française · N° 18
L’homme Gillette, les chaussures
QUELLE EST LA DIFFÉRENCE ?
C’était le 10 novembre 1984, 9 h 30. Mon père a ouvert la porte de ma chambre, a laissé entrer la lumière et a dit : “Nando, les carabiniers sont à la porte, ils te demandent. Qu’est-ce que t’as foutu, putain ?”
“Papa, ai-je dit, tu te fous de moi ? Laisse-moi dormir. Je suis rentré tard ce matin. Melania m’a démoli hier.”
“C’est qui, cette putain de Melania ? Bouge ton cul, lave-toi la figure, habille-toi et ramène-toi. Parle-leur et vois ce qu’ils veulent.” “C’est bon, j’arrive.”
Le maréchal Posca et le vice-brigadier Patanè ont contrôlé mes papiers puis m’ont dit : “Si vous ne vous présentez pas le 17 novembre à l’École des troupes blindées Ferrari Orsi de Caserte pour accomplir vos obligations militaires, le parquet militaire délivrera un mandat d’arrêt dès demain matin, à la première heure. Nous viendrons vous chercher et nous vous conduirons en prison.”
Je les ai regardés et j’ai dit : “Vous voulez un café ? Je viens de me réveiller. Je reviens tout de suite et vous me raconterez la deuxième partie du film. Vous êtes drôles, il faut le reconnaître.”
Mon père a fait signe aux militaires que j’avais perdu la tête, et ils ont marqué un temps. En revenant de la cuisine, j’ai demandé si j’étais censé avoir reçu une convocation. Ils avaient un accusé de réception signé par ma mère, qui était au travail à ce moment précis.
Sans perdre une seconde de plus, je me suis excusé pour le malentendu et je leur ai assuré que je serais là le jour dit, prêt à enfiler ces habits qu’on porte douze mois, jusqu’à ce qu’ils périment comme un yaourt.
Je me suis préparé. Le soir de mon départ, mon père m’a dit au revoir d’un geste du bras. Quand je lui ai demandé d’ajouter quelque chose à mes quelques lires — l’équivalent de dix euros d’aujourd’hui — il a dit : “Fais-les durer. Tu toucheras 60 000 lires par mois. C’est tout ce que tu auras pour vivre.”
Ma mère a fait semblant de dormir et n’a pas répondu. À 23 h 45, mon ami Oreste est venu chez moi dans la Fiat 850 de son père — son père travaillait aux chemins de fer — et m’a conduit à la gare. Sur le moment, je n’ai pas compris le comportement de mes parents. Ce qu’ils faisaient me semblait normal. Ce fut ma première vraie leçon.
Je suis arrivé à Naples à 6 h 10 le lendemain matin, puis j’ai pris un train pour Caserte. À la gare, j’ai demandé le chemin de la caserne et j’ai encore marché trente minutes jusqu’au portail. Je me suis présenté à l’officier de permanence, qui a dit : “Encore un retardataire, contingent 9/84.” J’entrais dans une nouvelle maison. J’en sortirais un an plus tard.
On m’a envoyé directement au magasin d’habillement. On m’a remis un sac à dos, deux paires de rangers — une basse, une haute — une ceinture, des chaussettes de laine, deux gamelles, un quart, une gourde, une boîte en acier pour les médicaments, des baskets, un treillis, une casquette, une tenue de sortie, un fez pour la caserne, deux caleçons tout droit sortis de la Première Guerre mondiale et deux maillots de corps en laine à manches longues. J’ai souri, sans savoir encore à quel point ces maillots allaient me sauver la vie.
J’avais l’impression d’être dans un film. Je suis sorti en sifflotant, et un officier qui venait vers moi m’a arrêté et m’a collé deux jours de punition pour ne pas l’avoir salué. Le destin a voulu que je reste consigné sur mon lit quarante-huit heures, sans voir personne.
Deux matins de suite, j’ai été de corvée de latrines : nettoyer les chiottes après que 280 hommes y avaient chié — et tous n’avaient pas réussi à viser dedans. Je n’étais pas dégoûté. Ça aussi, c’était le service militaire. Je devais voir et apprendre que tout le monde ne chie pas de la même couleur, et que ce n’est pas seulement à cause de la nourriture.
Au bout d’une semaine, un camarade de régiment originaire d’un coin proche de chez moi est venu me voir. Il s’appelait Franco Nicolò, contingent 5/84. Dans le civil, il était représentant pour une marque de chaussures mondialement connue. Il m’a pris en sympathie. Au bout de quarante jours, il a réussi à m’obtenir une permission de quarante-huit heures, et nous avons foncé à la maison ensemble dans sa voiture. Huit heures de route, mais ça valait le coup.
À la maison, ma mère m’a demandé si je m’étais évadé. Elle comptait être débarrassée de moi bien plus longtemps. Le dimanche à minuit, Franco est passé me prendre et nous avons repris la route.
Au moment où je montais, il m’a dit de tenir entre mes jambes une bonbonne de cinq litres de vin. C’était pour son maréchal — une façon de rester dans ses bonnes grâces. Sauf qu’en arrivant à la caserne, nous étions ivres. Nous nous sommes aussitôt fait porter pâles pour deux jours.
Puis un officier a menacé Franco en public. Franco a répondu : “Dès qu’on met un pied hors de la caserne, je te tire dessus.” L’officier l’a fait arrêter et traduire en cour martiale. Il a pris soixante jours de prison militaire.
Je ne l’y ai plus jamais revu, parce que j’ai été muté ailleurs. Mais une fois ce temps écoulé, nous nous sommes souvent retrouvés près du travail pour manger ensemble, en nous rappelant le vin du maréchal.
Il avait ouvert des magasins de chaussures en libre-service, et les affaires marchaient bien. Chaque fois que je passais acheter quelque chose, j’avais droit à un traitement royal — une remise sur la remise. Mais j’étais le seul à savoir qu’il était meilleur vendeur que moi. Je n’ai jamais dit un mot. J’étais déjà un HOMME GILLETTE.
CENTRE D’INSTRUCTION DES RECRUES
L’instruction a commencé : démonter et remonter un fusil, puis un autre, puis un pistolet. Les nettoyer. Marches, course, pauses, réfectoire, corvées essentielles dans la caserne, mess de la troupe, mess des sous-officiers et mess des officiers.
C’était Noël, neuf heures du soir, un froid glacial. Ces maillots de laine nous ont sauvé la vie, surtout quand nous avons commencé nos premiers tours de garde. Puis on nous a récompensés par quinze jours de garde à la poudrière. Se laver relevait du mirage. Dans le caleçon, on ne distinguait plus un parasite de la crasse, ni un grain de beauté d’un pou.
La température était démente : moins trente. Pisser était impossible — ça gelait, et on se promenait avec une stalactite d’urine accrochée à la bite. Ha ha ha.
Et si l’idée de vous endormir vous avait seulement effleuré, vous auriez risqué la punition et la prison. Le problème n’était pas de savoir où aller : nous montions la garde là même, entre des prisonniers et des fabriques de munitions.
Un soir de repos, je me trouvais à quelque distance du mess des officiers. Je regardais de belles femmes parfumées arriver au bal avec leurs officiers, qui rayonnaient de charme et de pouvoir. Et j’ai commencé à comprendre la difficulté que mon père avait dû affronter à vingt-deux ans, après avoir quitté l’armée comme capitaine de cavalerie blindée. LES CHARS. Ceux-là mêmes que j’étais censé conduire, sauf que je ne rentrais pas dedans.
Mais un après-midi, mon commandant de compagnie m’a convoqué pour une mission à l’extérieur. Je devais accompagner une femme en voiture à Naples. Personne ne m’a dit qui elle était. Je l’ai su plus tard : c’était la fille du général qui commandait la caserne.
Le choix était tombé sur moi, et personne ne pouvait me dire pourquoi. J’étais soldat ; c’étaient des missions officielles, avec prime. Mais l’argent n’expliquait pas tout.
Elle s’appelait Carla. Trente-huit ans, jamais mariée, jamais fiancée. Belle, le mot est faible — provocante et malicieuse, c’est le moins qu’on puisse dire.
Ce fut ma première œuvre de bite-faisance, et ce n’était pas mal du tout. J’ai su qu’elle m’avait redemandé, mais entre-temps on m’avait affecté à la compagnie des athlètes de l’armée. Je jouais au rugby, et plus tard j’ai intégré l’équipe nationale militaire.
LES CHAUSSURES
Les chaussures sont une chose à laquelle on pense rarement sérieusement, alors qu’elles comptent énormément pour le corps et pour l’esprit. À l’époque, il importait plus encore qu’elles soient en cuir — le seul matériau qui gardait les pieds au sec et le corps entier en état de marche.
Je n’ai jamais usé beaucoup de chaussures. J’en ai possédé très peu, et j’ai toujours essayé de réparer celles que j’avais. Ce qui m’importait, c’était la fonction, pas l’allure. On peut botter le cul de qui on veut avec n’importe quelles chaussures, et personne ne voit si elles portent une griffe.
Aujourd’hui, ma femme me demande de m’arrêter dans un magasin de chaussures en libre-service. Je me souviens que ce magasin appartenait autrefois à Franco, mon camarade de régiment, et nous entrons.
Quarante ans ont passé. C’est toujours pareil — même agencement. Pendant que ma femme choisit ses chaussures, elle me donne les boîtes à tenir avant d’aller vers les bancs pour les essayer.
Pendant ce temps, une femme demande où se trouve le rayon femmes, et je lui indique le chemin. Un monsieur demande si tel modèle existe en 41, et je lui réponds que cette pointure est épuisée. Deux femmes qui essaient des chaussures me demandent mon avis, et je leur dis qu’elles sont magnifiques avec ces paires-là.
Ma femme ne remarque rien. Pendant vingt minutes, sans même m’en rendre compte, je suis devenu le vendeur. Tout le monde vient vers moi. Je réponds aux hommes froidement et mal, tandis que les femmes reçoivent toute mon admiration pour leurs choix.
La caisse se remplit et manque de planter. Le patron ne comprend pas ce qui se passe. Nous payons nos chaussures et nous nous dirigeons vers la sortie, mais avant je lui demande s’il connaît Franco. “Oui, dit-il, c’est mon père.” “Alors transmettez-lui mes amitiés.”
Quand nous sortons, les femmes me montrent du doigt et me font signe de la main. Ma femme ne remarque toujours rien.
Le problème arrive environ deux heures plus tard, quand ma fille veut retourner au magasin de chaussures. Là, le fils du propriétaire me prend à part et me dit : “Monsieur Frega, je n’ai rien dit à la caisse. Je ne voulais pas que les clients entendent et que ça fasse une scène. Papa a eu un terrible accident en 2021, et en 2023 il nous a quittés.”
Je suis sincèrement désolé. Je raconte à son fils une histoire que j’ai vécue avec son père, et il me serre fort dans ses bras, les larmes aux yeux.
Ma fille achète ses chaussures, paie, et nous partons. En nous disant au revoir, le fils lance : “Revenez me voir. J’ai besoin de vendeurs comme vous, qui travaillent gratis.” Et je réponds : “Vous n’avez pas téléchargé mes livres, hein ?”
Il sourit. Et la vie continue.
Ferdinando
