LA SAGA DE L’OUTSIDER · Édition française · N° 06
La Folie lucide
Vision
Il existe une maison que chacun de nous habite sans l’avoir jamais choisie.
Elle n’a pas d’adresse. Elle ne figure sur aucune carte. Pourtant nous la connaissons mieux que n’importe quel lieu où nous avons vraiment vécu. À l’intérieur, il y a dix portes.
Certaines, nous les ouvrons chaque jour sans nous en rendre compte.
D’autres, nous les gardons fermées à clé, en feignant qu’elles ne nous concernent pas.
Et puis il y a des pièces que nous n’avons pas construites nous-mêmes, et que pourtant nous portons en nous malgré tout.
Ceci n’est pas une théorie.
Ce n’est pas un manuel de psychologie qui prend la poussière sur une étagère.
C’est le récit d’un homme qui a traversé ces dix pièces une à une, souvent sans savoir où il se trouvait, et qui aujourd’hui, avec quelques années de plus sur les épaules, tente de les décrire exactement comme il les a vécues.
Dix portes.
Je les ai toutes ouvertes.
Certaines par curiosité.
Certaines à contrecœur.
Certaines seulement quand il était déjà trop tard pour faire demi-tour.
Si ces pièces vous semblent familières, ce n’est pas parce qu’elles racontent mon histoire.
C’est parce que, quelque part au fond, elles racontent aussi la vôtre.
Vision
Il existe un territoire que peu de gens reconnaissent.
Il se situe entre le chaos et la clarté.
Entre la blessure et la compréhension.
Entre l’effondrement et la renaissance.
Je l’appelle la folie lucide.
Là, les liens deviennent visibles.
Les masques tombent.
Les détails se mettent à parler.
C’est difficile à expliquer.
Ceux qui ne l’ont jamais éprouvée la prennent pour de la confusion.
En vérité, c’est l’inverse.
C’est un excès de clarté.
Trop de réalité observée d’un seul coup.
Ceux qui vivent dans la folie lucide ne sont pas perdus.
Ils traversent simplement des lieux que les autres n’ont pas encore atteints.
Un jour nous sommes allés voir un client qui ne payait jamais à temps.
Ses retards le ramenaient sans cesse sur la liste des impayés.
Même le credit manager s’en est mêlé.
Il venait de Milan. Plus analytique.
Plus rationnel.
Moins émotif.
Pourtant le client ne voulait rien entendre.
Le temps a passé.
Un jour je l’ai revu.
Je lui ai dit :
« Félicitations. Votre nom ne figure plus sur la liste des impayés. Vous êtes enfin devenu comme tout le monde. »
Il m’a regardé.
Il a souri.
Et il a répondu :
« Mon cher ami, regardez encore. Si vous ne m’avez pas vu, cela ne veut pas dire que je n’y suis pas. » À cet instant j’ai compris quelque chose.
La folie lucide, ce n’est pas voir ce qui n’existe pas.
C’est voir ce qui existe pendant que tous les autres regardent ailleurs.
Ferdinando