Les Femmes

OPA BIC · Édition française  ·  N° 08

Les Femmes


J’étais arrivé à l’entrée du café où la rencontre devait avoir lieu.

Je tremblais, mais pas de peur. C’était le genre de tremblement qui pose une simple question : Suis-je en train de faire la bonne chose, ou me suis-je enfin poussé au-delà de la limite ?

Il y avait une autre question, aussi : Que retiré-je de cette opération ? Quels objectifs me suis-je caché à moi-même si profondément que je ne parviens même plus à les reconnaître ?

Je plongeai la main dans une rose exposée, en arrachai trois pétales, et m’en servis pour parfumer mon visage. L’après-rasage ne faisait pas partie du budget de voyage, mais je ne voulais pas arriver en ne portant que l’odeur d’un homme.

J’étais dans la patrie de Georges, fils de L’Oréal, et cette entreprise m’avait appris bien des choses.

Je lançai la musique de mon site comme bande-son de fond. Par hasard, le morceau qui commença à jouer était le même que celui que mon père et mon grand-père jouaient ensemble autrefois : mandoline et guitare. Ils étaient avec moi. Nous entrâmes tous les trois ensemble.

Chanel m’aperçut de loin et vint vers moi avec une chaleureuse étreinte, comme si nous étions de vieux amis se retrouvant après de longues années. Grande. Blonde. Les yeux bleus. Les cheveux soigneusement relevés. Une présence à couper le souffle, enveloppée dans une robe bleu marine. Un instant, j’eus presque envie de lui demander où je pourrais trouver une église pour l’épouser sur-le-champ.

Elle me guida vers la table. Six femmes attendaient. La réunion était sur le point de commencer, et je savais déjà qu’il n’y aurait jamais de confrontation. Je souffrais d’un défaut congénital : je savais perdre tout en gagnant.

Je me présentai à chaque femme, sans chercher à identifier la plus importante à la table. Je le découvris naturellement une dizaine de secondes plus tard.

La première femme révéla son nom et son prénom, et en parfait homme Gillette je lui baisai la main. Puis je fis de même avec chacune des autres femmes de la table, offrant à chacune un sourire et un : « Enchanté. » Made in Calabria.

Ce n’est qu’ensuite que j’énonçai mon propre nom, sans le moindre doute que chacune d’elles savait déjà qui j’étais.

Elles me demandèrent ce que je désirais boire, si je voulais un petit-déjeuner, peut-être une petite pâtisserie. J’expliquai que le personnel de mon hôtel habituel ne me laisserait jamais partir le matin sans avoir d’abord assisté à un petit-déjeuner sérieux. Toutes éclatèrent de rire.

Puis elles me demandèrent si c’était ma première visite à Paris. Je leur dis que des années plus tôt, j’avais travaillé le long des berges de la Seine, dans les jardins au bord du fleuve, cueillant des fleurs et les livrant fraîches chaque matin à la cathédrale Notre-Dame. Je l’avais fait en attendant que la Madone m’accorde une faveur et arrange cette rencontre même avec elles six. Je n’en avais jamais douté. Après tout, c’était la promesse d’une femme.

Elles sourirent. L’atmosphère s’adoucit. L’empathie entra dans la conversation.

Puis l’une d’elles demanda : « Monsieur Frega, qu’aimez-vous le plus en France ? »

« Quelle question ! répondis-je. La réponse est évidente. »

BIC.

La conversation prit aussitôt un tour agréable.

Un peu plus tard, nous décidâmes de poursuivre autour d’un déjeuner et marchâmes environ cent mètres le long des Champs-Élysées. Pendant tout le trajet, cependant, je ne cessais de remarquer les trois ou cinq mêmes hommes qui nous observaient à distance. Je les avais remarqués dès le premier instant. Et ils m’avaient remarqué. C’était la sécurité. Jamais trop près. Jamais trop loin.

Nous entrâmes dans un restaurant français. Le genre typique de restaurant français où l’on ne mange presque rien et où l’on paie une petite fortune.

J’appelai Chanel. Elle vint aussitôt vers moi.

« Que se passe-t-il ? »

« Nous partons. »

« Nous partons ? »

« Oui. Je vous emmène toutes manger quelque part. »

Pendant une bonne minute, elles restèrent figées. L’invité menant la danse n’était pas quelque chose qu’elles avaient l’habitude de voir. Pourtant, ma proposition était si convaincante qu’elles suivirent toutes. Comme des poules marchant derrière un coq. Cela dit, nous étions au pays du coq.

Nous arrivâmes à la première pizzeria et sandwicherie que nous pûmes trouver. Avant d’entrer, je m’approchai du patron.

« Je voudrais sept sandwichs, cinq euros chacun, boissons comprises. »

« Et c’est moi qui paie. »

L’accord fut conclu. Et la bonne impression aussi.

Nous entrâmes. Elles semblaient complètement déconcertées, comme portées sur les ailes de chevaux volants, incapables de comprendre exactement ce qui se passait.

Elles étaient à l’intérieur de GILLETTENARRATIVE. Et aucune d’elles ne le savait encore.


Ferdinando

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