LA SAGA DU PATIENT · Édition française · N° 07
L’endroit le plus peuplé
(vu par ceux qui attendent encore)
F E R D I N A N D O F R E G A
Quel est l’endroit le plus peuplé d’un établissement de santé ?
Ce n’est pas le hall.
Ce ne sont pas les consultations.
Ce n’est pas la salle d’attente.
Ni les couloirs.
L’endroit le plus peuplé est celui qui n’apparaît sur aucun plan.
C’est l’avenir.
Tous ceux qui entrent portent une question avec eux.
Les patients.
Les familles.
Les médecins.
Les infirmiers.
Les directeurs.
Même celui qui nettoie les sols.
Personne ne sait vraiment comment cela finira — ou peut-être font-ils semblant, par peur.
Et pourtant, chacun continue de faire des projets pour le lendemain.
Nulle part ailleurs je n’ai vu autant de gens vivre à la fois dans le même présent, et habiter, avec obstination, le même avenir.
C’est pourquoi je crois que le cimetière est l’endroit le plus peuplé que j’aie jamais connu.
Beaucoup pensent que le contraire de la vie est la mort.
Je n’en suis pas si sûr.
Après avoir passé du temps dans des centres de rééducation, des hôpitaux, des
maisons de retraite et des cimetières, je suis parvenu à une autre conclusion.
Le contraire de la vie n’est pas la mort.
C’est l’oubli.
Et c’est probablement pour cette raison que le cimetière est l’un des endroits les plus peuplés que je connaisse.
Non pas de personnes.
De mémoire.
Toute notre vie, nous avons peur du cimetière.
Enfants, on nous apprend que c’est le lieu de la fin.
Adultes, nous apprenons à l’éviter.
Nous y allons par devoir, pour les anniversaires, par respect.
Nous entrons en silence et repartons dès que nous le pouvons.
Et pourtant, en y regardant de près, j’ai découvert que le cimetière n’est pas le lieu des morts.
Les morts n’y sont pas.
Ils sont dans les maisons qu’ils ont habitées.
Dans les mots qu’ils ont laissés.
Dans les gestes que nous avons appris d’eux.
Dans les défauts dont nous avons hérité.
Dans les absences qui continuent de nous parler.
Le cimetière est le lieu des vivants.
De ceux qui reviennent.
De ceux qui se souviennent.
De ceux qui ont encore quelque chose à dire à quelqu’un qui ne peut plus répondre.
Et laissez-moi vous le dire, moi qui y suis allé, mais n’y ai trouvé aucune place.
Cette œuvre n’a pas été commandée.
Elle n’a pas été vendue.
Elle n’a pas été réalisée à des fins commerciales.
Elle a été écrite pour témoigner de la valeur de la rééducation, de la dignité
humaine et du lien entre les personnes.
Le seul honoraire demandé est un dollar symbolique — non comme paiement de l’œuvre, mais comme témoignage d’un engagement commun envers une culture du soin, de l’espoir et de la responsabilité.
Ferdinando