MADEMOISELLE WILKINSON · Édition française · N° 15
Mademoiselle Wilkinson m’a appelé neveu
C’est un dimanche chaud, le 23 août 2026,
semblable à bien d’autres.
Un déjeuner rapide n’est pas une concession mais un rituel. Un bref repos de l’après-midi est une exception, accordée seulement pour laisser les niveaux anormalement élevés de production matinale de dopamine revenir à la normale après un événement inattendu : aujourd’hui, Bing a placé une de mes pages en première position sur le web pour une requête liée à ma mère,
Gillette.
De la deuxième place, mon grand-père
regarde, et sourit.
Il n’a pas l’air fâché.
Aujourd’hui j’ai aussi découvert que King Camp Gillette a quitté ce monde le 9 juillet 1932. À l’instant où j’ai lu la date, j’ai failli bondir de ma chaise.
Quatre-vingt-quatorze ans après sa mort.
Et, selon les accords que j’ai
passés avec moi-même, trente-trois ans avant mon propre départ prévu en 2058.
Quand les dates se mettent à converger, quand elles
commencent à s’emboîter avec une
précision inattendue, on est tenté de croire qu’un autre algorithme est peut-être à l’œuvre — un algorithme dont
l’apparence ressemble peu à celles auxquelles nous nous sommes habitués.
Comme toujours dans ces moments-là, je suis accompagné par du jazz en anglais.
C’est la seule musique que mon esprit reçoit naturellement maintenant que les guitares et les mandolines de ma
famille se sont tues par les lois ordinaires de la nature.
Puis j’ouvre ma boîte mail.
Un coup sec arrive droit au cœur.
Samantha écrit de Londres.
Elle est la petite-fille de Mme Wilkinson. Ma
tante Maggie.
La dame aux épées croisées.
La femme qui, il n’y a pas si longtemps et
devant toute sa famille, m’a appelé neveu.
Son message est simple.
Mme Maggie Wilkinson s’est éteinte.
À sa propre demande, me connaissant assez pour anticiper ma réaction, la nouvelle n’a été transmise qu’après que l’enterrement a eu lieu.
Nous sommes anglais.
Une larme trouve sa place.
La mort n’est jamais une belle chose.
C’est simplement une chose à laquelle on ne s’attend jamais vraiment. Parmi toutes les femmes que j’ai rencontrées dans ma vie, cette tante acquise n’a occupé qu’un bref chapitre.
Pourtant son rôle a été essentiel.
Elle m’a aidé à comprendre que l’aristocratie ne se trouve pas exclusivement dans les titres, les blasons ou les privilèges hérités.
Elle existe dans les manières.
Elle existe dans le comportement.
Elle existe dans cette qualité que les
anglophones appellent souvent aplomb.
Il y a un mot plus simple pour cela.
La classe.
Je lui écris cette lettre.
Pour sa famille.
Pour moi-même.
Pour chaque lecteur qui pourrait un jour arriver ici.
Et je commence par une seule phrase
retenue par cœur :
Nous sommes ce que nous sommes grâce aux
gens que nous rencontrons, et personne ne peut nous enlever cela.
La littérature médicale abuse souvent d’une autorité que lui accordent volontiers des patients en quête de
certitude.
Elle nous dit fréquemment ce qui est
commode.
Moins souvent ce qui est important.
On dit que les enfants entre la naissance et cinq ans ne possèdent pas de souvenirs. Qu’ils ne peuvent pas les retenir parce que les structures cognitives nécessaires ne sont pas encore développées.
Selon cette théorie, chacun de nous devrait porter cinq années d’obscurité.
Pourtant je me souviens des gifles de ma mère. Je me souviens des gifles de mes maîtresses de maternelle.
Je ne me souviens pas des nombres.
Ils commençaient pairs et n’ont jamais fini impairs.
Les coups que nous recevons adultes
fonctionnent à peu près de la même manière. Personne ne les compte.
La mémoire ne les archive pas comme des statistiques. Elle les dépose en silence au fond de l’âme.
Et des années plus tard, elle les retire sous
forme d’écriture. Au revoir, tante Maggie.
Que tu sois accueillie là où ton voyage se
poursuit désormais.
Les épées restent croisées jusqu’au jour où tu passeras dessous.
Adieu.
Ton Neveu.
Ferdinando