LA SAGA DU PATIENT · Édition française · N° 05
La clinique
(vue par ceux qui y sont passés)
F E R D I N A N D O F R E G A
Je me souviens de ma mère racontant comment, dans les années 1960, alors qu’elle était sur le point de me mettre au monde, les cliniques étaient rares et l’hôpital était réservé aux malades ; alors elle choisit le meilleur endroit qu’elle pût trouver pour le faire : sa propre maison, dans son propre lit.
À peine né, il y avait une femme, celle qu’on appelait la sage-femme, et elle dit à ma mère que j’étais bien venu au monde — et que, si ma mère ne voulait pas de moi, elle me ramènerait chez elle.
Ma mère la foudroya du regard. Mais peut-être la sage-femme ne savait-elle pas que je n’appartiendrais jamais à une seule femme, mais à toutes les femmes que je
rencontrerais ; et vingt ans plus tard, je me rendis chez elle. Je suis un homme de parole. Je ne pouvais pas la décevoir.
Cette ouverture n’est ni une ironie littéraire, ni une plaisanterie. Elle ne signifie
qu’une seule chose : la clinique, en tant que lieu, est nouvelle. Elle ne nous vient pas des Égyptiens, ni des Assyriens ou des Babyloniens. Elle n’est que le produit d’un système de santé qui a fait un commerce de la pathologie et une marque de ses
médicaments.
Elle n’a jamais cherché à remplacer les hôpitaux, qui demeurent une institution ; et pourtant elle a toujours amené le patient à croire que, en payant, il pouvait avoir davantage — le meilleur.
Certains lieux remplissent une fonction. D’autres deviennent une possibilité.
Ce fut le jour où l’on inaugura la clinique dans ma ville : la première de son genre à pouvoir offrir une liste complète, capable de couvrir toute la médecine, du moins la médecine de base — la médecine des gens ordinaires, pour ainsi dire.
Trois médecins-chefs furent nommés, ceux qui devaient bâtir la structure médicale. Après avoir mené les entretiens pour embaucher les médecins, ils s’enfermèrent dans une pièce pour échanger leurs vues sur la façon de faire la sélection.
Ce qui suit, je le rapporte non comme une vérité, mais comme un récit noir —
raconté par un groupe de médecins amis tout juste retraités du système de santé italien, qui avaient coutume de le raconter à ceux d’entre nous qui travaillaient
dans la vente pour nous faire rire, et pour nous faire savoir qu’eux aussi avaient leurs histoires.
Un conte que je considère personnellement comme un conte de cour, une de ces plaisanteries amères que les médecins eux-mêmes avaient l’habitude de dire
d’autres médecins — une engeance étrange et singulière, à qui je ne confierais plus même le soin de mon chat.
Je le consigne non comme un verdict, mais comme le portrait de toute la défiance que les gens ordinaires avaient déjà accumulée contre une médecine qu’ils ne
sentaient plus comme la leur.
On le racontait ainsi. Le plus âgé des trois — un homme qui avait aussi travaillé sous l’ancien régime — dit qu’il expliquerait comment choisir les nouveaux
médecins, par ce qu’il appelait le principe du numéro trois.
Si tu trouves un médecin qui comprend beaucoup, envoie-le en médecine générale : là, avec l’expérience, il répondra de lui-même à la plupart des questions.
Si tu trouves les moyens, capables mais non brillants, mets-les dans les salles
d’opération : ainsi, quand ils ouvrent, ils voient ce qu’ils trouvent et apprennent à le remettre en ordre.
Et ceux qui comprennent peu, ou qui arrivent recommandés par les partis et les listes de placement, donne-leur les tâches où — ainsi allait la cruelle plaisanterie — la nature est laissée à faire presque tout le travail à leur place.
C’était la version de cour, bien sûr. Et comme tout conte de cour, il en dit moins sur les médecins que sur ceux qui le racontaient : sur le peu de foi qui leur restait.
Et c’est ainsi que naquit la clinique. Sa véritable expérience fut faite par les patients ; et seuls les vivants en parlèrent — ceux qui avaient eu de la chance, non ceux
qu’avait touchés le malheur. Et quand tout tourna au pire, la clinique du Nord — de n’importe quelle nation — représentait la meilleure part : parce que le Nord a
toujours évoqué la richesse et l’industrie, et là, payer pour se faire soigner donne l’impression que c’est meilleur.
Puis on ferma les asiles criminels, et les cliniques psychiatriques naquirent — plus tard converties vers les affections neurologiques. On ne traitait plus seulement les fous certifiés, mais d’autres pathologies aussi.
Une clinique est un bâtiment. Une communauté de soin est quelque chose de plus.
Cette œuvre n’a pas été commandée.
Elle n’a pas été vendue.
Elle n’a pas été réalisée à des fins commerciales.
Elle a été écrite pour témoigner de la valeur de la rééducation, de la dignité
humaine et du lien entre les personnes.
Le seul honoraire demandé est un dollar symbolique — non comme paiement de l’œuvre, mais comme témoignage d’un engagement commun envers une culture du soin, de l’espoir et de la responsabilité.
Ferdinando